[Chronique radio] Des Vénus aux indigènes

mardi 17 avril 2018
par  Ana

Zoos humains

Des Vénus aux indigènes

Sommaire :

Vénus primitive, Vénus préhistoriques
La peur du sauvage
De l’esclavage au néocolonialisme
Conclusion
Bibliographie

Lors de la précédente émission j’ai évoqué les représentations humaines au Paléolithique supérieur européen et les dernières recherches de Clément Birouste qui interprète les figurations préhistoriques des Pyrénées comme des témoins d’une cosmologie animiste.

Pour rappel, l’animisme est une cosmologie très présente chez les peuples amérindiens. Les êtres vivants (animaux, plantes, humains et certains objets) ont une âme capable de discernement rationnel et de jugement moral et le corps n’est qu’une envelope recouvrant des intériorités similaires. La plupart des existants sont réputés s’organiser selon des modalités analogues à celles des humains : ils ont leur maison, leurs chefs, leurs chamans etc. et la communication entre humain et non humain est possible par le rêve.

Cette cosmologie est en opposition avec la conception du vivant qui domine
notre civilisation. Les occidentaux sont les seuls a avoir théorisé une hiérarchisation des êtres humains et souvent, cette théorisation s’est construite à l’aide de la science. La science est le reflet de la société et la Préhistoire a parfois participé ou été utilisée pour alimenter des conceptions discriminantes et racistes.

Vénus primitive, Vénus préhistoriques

Vers 1860 Édouard Lartet, paléontologue et préhistorien, développe les premières classifications d’après les espèces mammifères qui se succèdent au sein des gisements. En 1869, Gabriel de Mortillet, archéologue et anthropologue, divise la Préhistoire en 14 époques successives.

Les premières figurations féminines du Paléolithique sont découvertes à la
même époque et nommées « Vénus » en référence à Sarah Baartman dite la "Vénus Hottentote". Ces statuettes sont immédiatement investie d’une valeur mythique et originelle, traduisant la vision linéaire de l’évolution qui dominait alors. C’est ainsi qu’Edouard Piette, en 1894, distingue deux races : les stéatopyges, et les astéatogynes plus civilisées.

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Vénus de Laussel

C’est en 1810 que Sarah Baartman est emmenée d’Afrique du Sud à Londres et exhibée dans toute l’Angleterre avant d’être exposée en 1814 à Paris. Elle est exposée nue pour trois francs l’entrée par un montreur d’animaux puis au jardin du roi devant un parterre de naturaliste ((G. Cuvier, E. G. Saint-Hilaire, H. de Blainville). Morte à l’âge de 25 ans en 1815, son corps a été autopsié par G. Cuvier pour l’Académie royale de médecine. Son squelette, et deux bocaux contenant son sexe et son cerveau seront exposés au Musée de l’Homme jusqu’en 1976. Ses restes seront restitués à l’Afrique du Sud en 2002. En 1889, le directeur du cabinet d’anthropologie, le docteur Letourneau, déclare « L’anthropologie anatomique nous apprend que les races nègres sont au bas de l’échelle et les races blanches au sommet. »

La peur du sauvage

C’est en usant d’images, de récits et d’émotions, qu’une représentation inégale des races se construit. Un des moyens de construire cette supériorité est de mettre en scène les sauvages. Ainsi, lors de l’exposition universelle de 1889 la reconstitution, aux pieds de la Tour Eiffel toute neuve, de village africains dont les occupants sont à moitié nu fonde, à cette époque de pudibonderie, la distinction entre blancs civilisés et sauvages de couleur. Depuis plus de dix ans au Jardin zoologique d’acclimatation des hommes d’Afrique, de Sibérie, des Andes, étaient exhibés comme des animaux. En France, les exhibitions d’êtres humains se déroulent au jardin d’acclimatation de Paris de 1877 jusqu’en 1893, et ce sont plus de 30 millions de français qui iront, en famille, observer les humains dans les zoos.

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À cette époque, la grande majorité des Occidentaux ont donc eu leurs premiers contacts avec les populations indigènes à travers une grille, une barrière, un enclos. Le but était de placer les êtres humains exhibés au même niveau que les animaux.

Si la construction d’une race supérieure est théorisée au XIXème siècle, le sentiment de supériorité de l’homme blanc existe depuis bien plus longtemps dans la pensée de nombreux occidentaux. Ce n’est pas un hasard si c’est par le corps de la femme, les vénus stéatopyge, que les races sont décrites. Nul n’ignore que la femme a longtemps été perçu comme une espèce différente de l’homme, espèce inférieure bien sûr, proche de l’animal et de l’immanence de la nature. Ainsi, l’image du sauvage, de la femme, de l’animal, de l’enfance de l’humanité sont-­elles liées.

Les hordes primitives

Les trois âges, Buster Keaton

Il est étonnant de constater à quel point cette vision de la femme est présente chez les femmes elle­-même, jusque chez les théoriciennes du féminisme.

En 1948, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième sexe. Elle y décrit les hommes de la préhistoire, avant la sédentarisation et l’agriculture, comme des "hordes primitives" dans lesquelles les femmes étaient, pour des raisons pratiques, asservies à la reproduction. Si Beauvoir reconnaît à l’homme la capacité de « reprendre la nature à son compte" pour la modeler selon ses besoins et ses désirs, la femme quant à elle est soumise à sa condition biologique qui l’a mise « dans la dépendance du mâle ». La maternité, perçue comme handicap, nécessite la protection des guerriers. La femme de la Préhistoire enchaînerait donc les grossesses : « la fécondité absurde de la femme l’empêchait de participer activement à l’accroissement des ressources, tandis qu’elle créait indéfiniment de nouveaux besoins. Nécessaire à la perpétuation de l’espèce, elle la perpétuait avec trop d’abondance : c’est l’homme qui assurait l’équilibre de la production et de la reproduction. » (p.111) Pour Beauvoir, c’est la femme qui est l’unique responsable de la procréation. Pourtant, et cela était connu dès les années 50, ce sont chez les peuples de chasseurs­-cueilleurs que les naissances sont le plus contrôlés afin de maintenir des petites communautés mobiles en conformité avec les ressources de leur territoire. Pour Beauvoir, la femme « subit passivement son destin biologique ». Beauvoir est victime de la vision bourgeoise de son époque, vision qui se répercute sur les études préhistoriques et ethnologiques. Ainsi, la femme est l’invisible de l’ethnologie et de la préhistoire, elle est donc incapable d’une quelconque innovation et c’est l’homme qui est l’unique acteur économique et social. Beauvoir considère, comme le mâle dominant de son époque, que lui seul invente, chasse, pêche, collecte, conquiert, modèle la face du monde. La femme est immanence, l’homme transcendance. Autre poncif : « ce n’est pas en donnant la vie, c’est en risquant sa vie que l’homme s’élève au-­dessus de l’animal ; c’est pourquoi dans l’humanité la supériorité est accordée non au sexe qui engendre mais à celui qui tue. »

Ces propos résonnent étrangement avec la conception qui domine encore notre civilisation et son idéal de progrès humaniste : l’homme blanc serait le seul à innover, à se confronter aux événements qui engendrent l’histoire, l’indigène quant à lui est un enfant qu’il faut prendre par la main pour le conduire jusqu’aux lumières de la connaissance rationnelle.

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré
dans l’Histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les
saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. »
— Nicolas Sarkozy, 26 juillet 2007

De l’esclavage au néo­colonialisme

Comme l’indique Saïd Bouamama, sociologue et militant, les colonisations des XIXè et XXè siècles, l’industrialisation et le néo­colonialisme actuel, se situe dans le prolongement de l’expansion européenne des trois siècle précédents. Il est impossible de comprendre la situation actuelle et la construction de la supériorité du blanc sans tenir compte de l’événement majeur qu’a été la découverte du continent américain.

La conquête des Amérique est marquée par la destruction presque totale des civilisations amérindiennes. Entre 1500 et 1650 la population des Amériques a chuté d’au moins 75 %, victimes du travail forcé, des massacres, des famines, des épidémies... Dès 1500, La France, avec le Portugal et l’Angleterre, a été, la première bénéficiaire de la traite de l’esclavage des Africains. Au total au moins 11 millions de personnes furent victimes de la traite européenne. Si l’esclavage existait en Afrique, c’est bel et bien l’Europe qui a créé et organisé la traite transatlantique et qui a étendu cette pratique barbare à des régions d’Afrique où elle était absente.
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L’esclavage est codifié sous le règne de Louis XIV en 1685 par le code noir puis complété en 1724 sous le règne de Louis XV. Le code noir prévoit officiellement le fouet ou le marquage au fer, souvent sur le visage, pour des actes comme s’attrouper de jour comme de nuit et, en cas de tentative de fuite, prescrit qu’on leur coupe les oreilles, puis qu’on leur coupe le jarret en cas de première récidive et, pour une seconde récidive, qu’on les mette à mort.

Après avoir été achetés sur les côtes africaines, les captifs, liés deux par deux par des entraves spécialement forgées qui leur enserrent le cou, sont transportés à bord des navires négriers. Mis à nu et rasés, entassés comme des marchandises, ils sont arrimés par des fers dans un entrepôt. On estime que le taux de mortalité moyen pendant le chargement et la traversée est au moins de 10 à 15 %, les réserves d’eau s’épuisant régulièrement l’équipage est parfois obligé de sacrifier purement et simplement la « marchandise ». Nombre d’africains préfèrent se laisser mourir de faim que subir ces tortures, mais l’homme blanc a inventé le speculum oris (ouvre-­bouche), sorte d’entonnoir aux pointes dentelées.

En 1765 Diderot écrit « Nous les avons réduits, je ne dis pas à la condition
d’esclaves, mais à celle de bêtes de somme... »

Lorsque l’esclavage devient problématique c’est une nouvelle forme de
domination qui se met en place : la colonisation.

Le but est toujours le même : exploiter le Sud au profit du Nord et pour cela, il faut exproprier des tribus de leur terre, transformer ce qui était propriété collective en propriété individuelle. Avec les guerres des indépendances, il fallait repenser cette domination et c’est ainsi que les élites occidentales ont mis en place le néo­colonialisme qui est une indépendance purement formelle puisque l’économie, la défense et les affaires étrangères restent aux mains des pays du Nord. Pour donner un exemple, l’or du Mali est contrôlé par le trésor français, en 1990 la France décide de dévaluer le franc CFA ce qui entraîne une diminution du pouvoir d’achat de 50 %. Les gouvernements européens poussent les pays du Sud à faire des crédits puis, lorsque la dette est si importante qu’il est impossible de la rembourser, ils proposent un plan d’ajustement structurel : destruction du service public, libéralisation du commerce, pillage des pauvres.

Le néo­colonialisme existe bel et bien à l’heure actuel et refuser de parler de la colonisation et de l’esclavage c’est tout simplement refuser de comprendre l’origine de la domination économique, politique et sociale que les pays riches exercent contre les pays du Sud.

Conclusion

Avant la sédentarisation et l’agriculture, les Homo sapiens parcoururent, pendant plus de 200 000 ans, un vaste territoire. De ces 2000 siècles, il nous est à l’heure actuelle impossible d’affirmer que les hommes y pratiquaient la guerre, les hiérarchisations, la division sexuelle du travail, ou une quelconque domination.

Si l’idée du rôle civilisateur de la France n’a pas seulement été un argument de propagande destiné à couvrir des intérêts et des pratiques cyniques, si il a aussi été un idéal pour des humanistes croyant sincèrement aux vertus du progrès, il est plus que temps de comprendre les liens qui unissent ces trois figures : l’animal, la femme, l’indigène. Pour certains archéologues, la femme serait le premier animal domestiqué de l’homme : contrôle de la reproduction, contrôle de la sexualité, confinement dans l’espace domestique. L’analogie du père de la psychanalyse est également remarquable : « les femmes, c’est le continent noir ».

Une chose est certaine, le contrôle des corps et de la reproduction sont encore une obsession d’une élite prête à tout pour réduire le monde en zoo et ses habitants en bête de somme.

Bibliographie :

  • Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe
  • Gilles Manceron, Marianne et ses colonies
  • Frantz Fanon, Les damnés de la terre
  • François-Xavier Fauvelle, Des murs d’Augsbourg aux vitrines du Cap. Cinq siècles d’histoire du regard sur le corps des Khoisan

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